Un passé trop présent

Concours de nouvelles proposé par la maison d’édition Évidence édition. Thème « Un noël sous le sang ». Plus dans mon élément, voici un petit ouvrage sur un réveillon pas comme les autres 😉

Bonne lecture ! 🙂

1. Élise

Cher journal,

Moi, Élise, 35 ans, je n’ai rien de particulier à part ce passé trouble sur lequel tout le monde me pose des questions mais que je veux taire : il fait de mon présent un enfer.

Le psychologue qui me suit depuis maintenant dix ans essaye de me faire passer le cap, de faire de moi une femme heureuse, mais nous savons tous les deux que ces efforts sont vains. Je ne peux pas dire que je vis cloîtrée, que ma vie n’est que solitude ou encore que je n’ai pas d’amis. Seulement voilà, on m’a préconisé d’écrire, de coucher sur papier mes frayeurs et mon mal être, que les exprimer me ferait du bien. Voilà qui est en cours depuis maintenant quelques mois et, il est vrai, que je commence à me sentir mieux et que j’arrive de nouveau à sourire à un garçon sans culpabiliser.

Aujourd’hui, j’arrive même à me dire que j’en ai rencontré un. Le bon. Il s’appelle Gaël, il est grand, brun, musclé et arrive depuis maintenant six mois à me faire oublier un ex-petit ami, MON ex-petit ami, Mathieu. Cet effroyable adolescent (car nous étions adolescents à l’époque), était soi-disant tombé amoureux de moi mais de façon malsaine, un sentiment douloureux de captivité, son amour n’était que possession. J’ai été harcelée pendant des mois, mettant mon psychisme à rude épreuve. Il m’a convaincue que c’était de ma faute: que j’étais trop belle, trop intelligente et que j’avais trop joué avec lui en l’attirant dans mes filets pour le repousser à ce jour. Ce fut un temps compliqué, de plus que mes parents, qui ont mis du temps à comprendre la situation, sont décédés plus ou moins à la même époque. Dès lors, tout s’est arrêté, les harcèlements, les coups de fil, les visites impromptues… J’étais délivrée par une injonction d’éloignement et abattue en même temps par la mort des deux êtres que j’avais de plus chers. Des semaines qui m’ont coûté un lourd traumatisme, une difficulté certaine à retrouver un relationnel normal et qui, surtout, ont entraîné une période de célibat assez longue par la suite.

Il s’est écoulé maintenant une quinzaine d’années. Il y a et aura bien entendu toujours des séquelles, mais il y a aussi Gaël, cet homme merveilleux que je t’ai mentionné plus haut. Il est sensible, à l’écoute, d’une patience exceptionnelle et surtout, il me comprend et ne me brusque pas. On sait tous les deux que ce sera long, on se donne notre chance et je l’aime trop pour laisser filer cet homme parfait. Je l’attends à l’heure actuelle, alors que je grise de façon affligeante tes tristes pages. Je l’attends patiemment parce que, devine quoi, il m’amène chez ses parents ! Il va me présenter à eux, pour fêter nos six mois. Mieux encore, pour fêter Noël en famille. Tu te rends compte ? En famille !

Qui aurait pu croire que quelqu’un s’attarderait sur moi avec mes fringues « confortables », mon sourire mesquin, ma carapace d’amertume et surtout, mon visage marqué de cicatrices ? Définitivement, le temps est avec nous et je veux en profiter. Je l’entends arriver cher journal, alors je te laisse…

2. Gaël

Voilà maintenant six mois qu’elle est à moi. Il faut fêter ça dignement. Mon passé amoureux n’étant pas des plus chargés, je n’ai à ce jour aimé que deux femmes, ce qui est rare de nos jours quand on est à l’aube de la quarantaine. Il y a eu Mathilde, sympathique jeune femme qui, malheureusement, ne voulait pas comprendre que la vie de couple ne se résumait pas à sorties et dîners entre amis. Je devais quémander un peu de temps dès que j’en avais la possibilité. Elle ne me consacrait que peu de regard, d’amour ou encore de soirée à deux. Son ignorance à mon égard me tuait à petit feu. Il faut savoir se préserver, être casanier de temps en temps, admirer l’autre pour tout ce qu’il est et tout ce qu’il nous apporte. Pour ma part, quand j’aime une fois, j’aime pour toujours. Mais il n’en était pas de même pour cette coureuse qui m’a largué au bout de quelques mois parce que je l’étouffais disait-elle. Selon elle, mes reproches n’étaient pas justifiés. Elle me disait ne pas regarder d’autres hommes, ne pas fuir nos instants à deux, ne pas désirer plus de liberté… Elle partit en éclat un beau matin, prit la fuite et, du jour au lendemain, je n’ai plus jamais entendu parler d’elle. Quelque part, me direz-vous, c’est un mal pour un bien. Si elle n’était pas partie, je n’aurais jamais rencontré Élise et je serais peut-être encore prisonnier de nos incessantes disputes sur nos divergences.

Avant Mathilde, il y a eu Marie. La seule et unique. Je crois que, malgré toute mon affection pour Élise, Marie restera le grand amour de ma vie. Peut-être parce que c’était le premier. Le premier dure toute la vie m’a-ton toujours dit. Elle était belle, généreuse, gentille et… Très amoureuse de moi. Que demander de plus ?

Notre histoire s’est terminé brusquement. Suite à un incendie, je l’ai perdue de vue, je n’ai plus eu de nouvelles et n’ai jamais réussi à la recontacter. Ce n’est qu’après plusieurs mois où, d’un coup, j’ai reçu l’intégralité de mes lettres en retour. Je me suis dit que la partie était finie. Je n’ai donc plus insisté et l’ai laissée partir malgré moi avec le soutien de mes parents qui ont toujours été là pour moi. Je serais toujours le bébé de la famille.

Aujourd’hui, je me suis remis de tout ça. J’ai rencontré Élise, une jeune femme complexe au passé troublant. Elle est tout ce que je cherchais, une femme qui sait ce qu’elle veut, qui se bat envers et contre tous pour gagner son bonheur mais, dans une confusion totale et un grand manque de confiance en soi, ne sait pas comment l’atteindre. Voilà la mission que je me suis confiée : l’aider à trouver cette voie et l’encourager dans sa guérison car elle est mienne et je ne peux la laisser sombrer.

Je l’emmène avec moi en ce jour pour fêter Noël, je vais la présenter à mes parents (ce qui montre que c’est du sérieux) et la demander en mariage car j’ai l’impression de la connaître depuis toujours, elle est la seule à être à la hauteur de Marie. Je suis sûr qu’elle comblera mes attentes. Je l’ai attendue de trop, maintenant que je l’aie, je ne la laisserai pas filer.

3. La rencontre

Gaël arriva à peine en bas de l’appartement d’Élise. Il n’eut pas le temps de se garer qu’elle se dépêchait à la portière de la voiture, tout sourire, et demanda :

— Ça y est, on est parti ?

— On y va, ma chérie. Quatre belles heures de route nous attendent. Le soleil est de la partie, GO !

Les voilà à bord du coupé cabriolet de Gaël. Élise prenait plaisir à ces quelques heures qui leur étaient offertes et commença donc la conversation.

— Tu es resté bien mystérieux au sujet de ce week-end, qu’est-ce que tu prépares ?

— Ah ah, tu verras. Tu vas rencontrer mes parents et… une bonne partie des évènements se jouera en fonction du déroulement de cette rencontre.

— Comment ça ?

— Ne joue pas avec moi, tu sais que je suis une vraie tête de mule. Si je ne veux pas t’en dire plus, autant te dire que tu n’en sauras rien (il a le sourire aux lèvres). D’ailleurs, à ce sujet, tu as pensé à prendre des pulls ?

— Je ne vois pas le rapport.

— Moi non plus mais… On a changé de sujet.

Gaël éclata d’un rire communicatif et la bonne humeur revint dans la voiture.

— Tu as pris ton rendez-vous à la banque comme prévu ?

— Tu n’es pas sérieuse quand même ? On est en vacances je te rappelle. On ne va pas parler de nos obligations respectives, si ?

— Non, tu as raison !

Il y eut un temps de silence démontrant une gêne palpable et Élise finit par demander :

— Dis-moi, mon cœur, on n’en a jamais vraiment parlé car tu défiles à chaque occasion mais, en ce moment, tu n’as pas de chance de t’enfuir. Tu connais beaucoup de choses sur moi, mes états d’âme, mon besoin de faire de nouveau confiance aux autres, mon manque affectif dû à la perte de mes parents… Mais je ne sais quasi rien de toi. Pour tes parents, je vais le découvrir d’ici peu mais, toi ? Ton passif, tes conquêtes ?

— Tu sais très bien qu’il n’y a pas grand-chose à en dire. Pourquoi remets-tu régulièrement ce sujet sur le tapis ?

— Parce que je sais que les hommes ont plus tendance à venter leurs mérites qu’à les taire ! Pourquoi veux-tu rester discret là-dessus ? Je me doute que tu as un passé, je ne comprends pas pourquoi tu veux qu’il reste secret… Parle-moi de tes petites amies, du lycée, des femmes que tu as pu rencontrer avant ces six derniers mois…

— Qu’est-ce que tu veux savoir exactement ? Qu’y a-t-il de si important à avoir été amoureux puisque cet amour aujourd’hui n’est plus ? Qu’as-tu à y gagner ?

— Rien à y gagner mis à part satisfaire ma curiosité. Peut-être bien que grâce à tes révélations, je saurais les erreurs à ne pas commettre pour éviter de te perdre(c’est à son tour de sourire).

— Cécile. Ma première petite amie et de loin la plus importante s’appelait Cécile. Elle te ressemblait beaucoup et d’ailleurs, vous avez le même âge. Elle a été ce que j’ai longtemps cru l’amour de ma vie. Une femme avec qui j’espérais un futur, fonder une famille…

— Ouch…

— Tu vois ? Je t’avais dit que tu ne voulais pas savoir…

— Non, je t’écoute, ça m’intéresse. Ça fait mal, mais je veux savoir. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Elle aussi a vécu des moments difficiles. Tout comme toi, elle a perdu ses parents jeune sauf que j’en ai été témoin malgré moi. On est resté ensemble quelques mois puis un beau matin, elle a disparu, je ne l’ai jamais revue. Sans explication, sans réel motif, la mort de ses parents a dû être un trop grand choc à supporter, elle a dû tout plaquer je présume.

— Et si elle n’était pas partie ?

— Comment peux-tu me poser cette question ? Et pourquoi tiens-tu à ce que je te raconte tout ça ? Tu voulais savoir, tu en sais désormais bien assez. C’est de l’histoire ancienne, j’ai passé le cap et… Je ne t’en ai pas parlé parce que j’ai eu peur que vos similitudes te fassent fuir ou t’amènent à croire que tu n’étais que substitution. Je t’aime Élise, laissons le passé au passé…

Élise sentant la gêne peu dissimulée changea illico de sujet :

— Et tes parents alors, tu es sûr que ça ne les dérange pas que je vienne pour les fêtes ? C’est assez familial comme tradition. Y a-t-il quelque chose que je dois savoir sur la façon de me comporter… ?

— Ma chérie, c’est avec moi que tu sors et non avec mes parents. Tu ne peux que leur plaire. Aucun doute là-dessus. Arrête d’insister sur ce point, ma mère m’a déjà fait un scandale l’autre jour au téléphone parce que je ne lui avais pas donné ton plat préféré et qu’elle ne savait pas quoi cuisiner pour notre arrivée.

— Tu ne lui as quand même pas dit ? Dit-elle en soupirant sur un ton amusé.

— Quoi donc ? Que tu raffoles du boudin ? Mais bien-sûr que je lui ai dit. Tu auras droit au meilleur boudin aux pommes de la région.

— Comme ça a dû lui sembler raffiné…

Tous deux avaient alors le sourire.

Ils continuèrent à échanger des banalités sur le trajet. Tantôt l’air grave, tantôt en riant comme des enfants. Ils avaient cet avantage de pouvoir échanger dans la tranquillité et surtout, ils étaient dans ce moment où les blancs ne gênent plus, où les silences ne sont pas forcément synonymes de reproches. Ils avaient ce regard des gens heureux et amoureux ne pensant qu’à l’instant présent. Les quatre heures de route étaient alors passées bien plus vite qu’ils ne l’auraient cru.

Gaël s’arrêta au portail de la propriété. Élise quant à elle n’en croyait pas ses yeux. Une longue allée bordée de platanes s’offrait à elle. Ils traversèrent le grand parc arboré avant d’arriver à une grande maison de bois.

— C’est magnifique ! Tu m’avais caché ce paradis.

— Tu sais bien qu’on doit garder son jardin secret ? Je ne voulais pas me dévoiler dans les premiers temps, j’ai ma pudeur. Dit-il en souriant.

À peine eurent-ils sorti les sacs de la voiture qu’une femme les accueillit les bras ouverts. Ils étaient enfin arrivés et apparemment, attendus depuis trop longtemps. Le visage si jovial de la mère de Gaël se ferma quand elle aperçut Élise. L’espace d’une seconde, ce qui est à la fois court et très long, elle sembla perturbée, comme gênée par son apparence ou pire, par sa présence. Élise fut gênée de cet effet et ne sut comment se comporter, elle se contenta d’un raclement de gorge. La mère de Gaël se reprit aussitôt et serra « l’enfant » dans ses bras :

— Bienvenue ma chère. Tu es la première que Gaël nous emmène, tu dois être la bonne.

Tout était là et nous attendait. Tout prenait un sens de fête et période de Noël. On a eu droit aux guirlandes, au sapin lumineux, a l’odeur de cannelle, la totale. Les ingrédients étaient réunis pour nous faire retrouver nos âmes d’enfants.

Les premiers abords passés, nous nous sommes tous mis à table en ce 23 décembre. La famille de Gaël semblait être un cadeau du ciel. Élise était aux anges, elle avait l’impression d’être leur propre fille. Elle a été questionnée dans tous les sens : ses études, son métier, ce qu’elle envisageait avec Gaël, comment ils s’étaient rencontrés… Rien n’était laissé de côté. Ce que n’importe qui aurait trouvé embarrassant, Élise s’en réjouissait.

Le repas fini, Élise voulait aller se rafraîchir et partit dans la salle de bain.

Elle entendait le brouhaha d’une conversation mais n’en comprenait pas les mots, comme si les personnes qui les prononçaient les voulaient volontairement inaudibles. À un moment, elle sentit juste que le ton montait entre Gaël et son père mais ne sut pas vraiment pourquoi. Elle se sentait assez de trop pour ne pas poser de questions. Quand elle revint au salon, tout le monde fit comme si de rien n’était et les conversations ont repris de plus belle.

Les parents de Gaël passèrent au moment où il fallait vanter les mérite de leur fils et Élise se réjouissait d’entendre les « secrets » de son homme, si ben gardés jusqu’à présent. Ils n’en finissaient pas : un si grand médecin, reconnu partout en France. Le plus grand chirurgien plastique qui n’ait jamais été qui, avec son équipe, pourrait transformer un crapaud en prince. Ils comptent une trentaine de métamorphoses en 5 ans.

— Si je peux me permettre, un des collègues de Gaël pourrait jeter un œil à votre cicatrice. Je connais bien le docteur Trust, il est très compétent et… Il a fait des merveilles sur mon Gaël. Dit la mère à Élise.

Élise fut surprise, très surprise. Elle venait d’entendre que son Gaël n’avait pas un faciès totalement d’origine. Qu’est-ce que ça cache ? Pourquoi avoir été opéré ? Quel est le secret si lourd qui l’aurait emmené à changer quoique ce soit ? Quel était son vrai visage ? Elle était entre la gêne et l’amusement. Elle scrutait Gaël comme pour chercher une trace de ce qu’il était, de ce qui avait changé, de ce qui est original. Elle était tellement concentrée qu’elle ne s’était pas aperçue que toute la table était tournée vers elle. On lui avait visiblement posé une question qu’elle n’avait pas entendue.

S’étant rendu compte de son absence temporaire et pour couper court à ces élucubrations qui le dérangeaient et que lui-même traitait de vantardise gratuite, Gaël prit un air mutin et demanda bien fort :

Tu n’as rien dit à ma mère pour son boudin, il n’était pas à ton goût ?

Toute la tablée éclata d’un rire franc et sonore avant qu’Élise n’ait eu le temps de riposter. Ils parlèrent encore des derniers mois écoulés, de livres, de films et de séries qui intéressaient les uns et les autres. Des avis plus ou moins poussés, tout était sujet à débattre pendant de longues minutes.

Au bout de quelques heures, Élise s’excusa mais tombait de fatigue. Il était temps pour elle d’aller se coucher.

— On aura tout le temps qu’il faut pour reparler de tout ça demain.

Elle souhaita bonne nuit à tout le monde et quitta la pièce en faisant un clin d’œil non discret à Gaël qui lui fit signe qu’il arriverait bientôt.

Élise s’endormit assez vite mais fut réveillée par des bruits assourdissants. Elle comprit rapidement qu’une dispute avait repris. Elle glissa une oreille dans l’encadrement de sa porte de chambre, savait que ce n’était pas bien mais ne put s’en empêcher, il fallait qu’elle sache pourquoi une famille si unie se querellait de la sorte aussi souvent.

— Comment as-tu osé ? Après toutes ces années ? Qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi avoir fait remonter tout ça à la surface ?

Élise était confuse et se demandait vraiment pourquoi ce genre de dispute pouvait éclater en ce jour si spécial. Elle se rongeait les ongles en réfléchissant à ce dont ils pouvaient bien parler. Elle attendit un peu dans le silence, car les bruits avaient baissé puis elle referma discrètement la porte alors que tous les sons reprirent de plus belle. Elle s’évertuait à ne pas écouter même si son désir de comprendre se faisait de plus en plus fort.

— Tu devrais être content pour moi ! Pourquoi est-ce que tu te mets en colère ? J’ai trouvé quelqu’un de bien avec qui tout se passe à merveille et tu t’acharnes sur des erreurs enfouies. Tu me fatigue !

La porte claque, plus un bruit. Gaël entre dans la chambre, rouge de colère et s’excuse.

— J’espère qu’on ne t’a pas réveillée ?

— Ce n’est pas le problème, qu’est-ce qui se passe ?

— Rien de grave. Mon père est mélancolique et veut faire ressurgir de vieux démons. Rendords-toi.

— Avant, dis-moi. Ta mère a dit que ton collègue Trust avait fait des miracles avec toi, qu’en est-il ? Tu avais quelle tête ? Pourquoi en as-tu changé ?

— Quoi ?

— Oui, qu’est-ce qui a bien pu te donner l’envie ou ne serait-ce que l’idée de changer d’apparence ?

— Changer d’apparence est un bien grand mot. Ma mère ne sait pas tenir sa langue et en fait toujours des caisses. Je n’ai pas changé d’apparence en soi. Je me suis fracturé la mâchoire il y a quelques années et ai dû subir une reconstruction, rien de plus. Ma beauté te choque tant qu’elle ne peut pas être naturelle, c’est ça ? Demanda-t-il avec un large sourire aux lèvres.

Gaël la prit dans ses bras et fit mine de vouloir dormir. Elle le sentait cependant pris d’une colère très vive, mais il ne dirait rien de plus, et elle le savait. Elle n’insista donc pas et se tapit tout contre lui jusqu’à ce que le sommeil s’empare d’elle.

Le reste de la nuit fut mouvementé mais Élise avait réussi à se rendormir après chaque changement de position de Gaël qui ne semblait pas, de son côté, parvenir à fermer l’œil. Elle descendit l’escalier au petit matin, le soleil baignait déjà le salon d’une lumière éclatante.

— Bonjour tout le monde.

— Bonjour la belle, viens donc t’assoire lui répondit la mère de Gaël avec le même air gêné que la veille.

Elle donnait l’impression d’être exténuée, comme si elle non plus n’avait pas beaucoup dormi. Élise la sentait tracassée mais ne posa pas de question. Lassée d’attendre que le silence se rompe, elle finit par demander :

— Les autres ne sont pas là ?

La mère de Gaël semblait distante, une sorte de froideur dans le regard qu’Élise n’avait pas remarqué plus tôt. Quelque chose n’allait pas, Quelque chose de grave.

— Que se passe-t-il ?

Un long silence suivit. La femme abattue prit une profonde inspiration avant de prononcer ces mots :

— Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça, mais tu finiras bien par le savoir. Gaël est parti ce matin : son père a fait un arrêt cardiaque et est tombé dans l’escalier tôt ce matin. Il est donc parti l’accompagner à l’hôpital, car je n’étais pas en état de conduire. J’attendais que tu te réveilles pour les rejoindre, car je ne voulais pas non plus que tu immerges seule dans cette maison que tu ne connais pas.

— Allons-y ! Maintenant ! La coupa Élise.

Elle enfila un gilet, sauta dans le jean de la veille et s’excusa de l’avoir faite attendre.

— Il fallait me réveiller ! On y va, je vais vous conduire.

Arrivées à l’hôpital, elles furent accueillies par Gaël. Il les attendait de pied ferme pour leur annoncer la sinistre nouvelle :

— Papa est mort. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient mais son cœur n’a pas tenu. D’après eux, il était très fatigué et ne « voulait pas rester ». D’après eux toujours, il n’a pas souffert depuis son arrivée, le plus douloureux aurait de loin été la chute. Ces derniers mots te sont revenus maman. Il a dit de faire attention à toi, de te ménager et surtout, de ne pas te mêler de mon histoire.

— De quelle histoire ?

— Va-t’en savoir, tu connaissais mon père, il était un peu ce fou énigmatique qu’on ne voit que dans les séries.

Et c’est avec les larmes aux yeux qu’il ajouta

— Tu sais que malgré tout, je l’aimais ce vieux brigand. Il avait beau savoir mieux que quiconque ce qui était bien ou mal, il me manque déjà beaucoup. Mais le plus important, c’est qu’il t’aimait. C’est la dernière chose qu’il ait dit : « Dis bien à ta mère que je l’aime et que je l’attendrai ».

Il serra longuement sa mère dans les bras alors que cette dernière ne réalisait pas encore. Le choc de la nouvelle semblait ne pas avoir atteint le cortex cérébral.

Quand les mots eurent enfin l’emprise qu’ils méritaient, elle demanda si elle pouvait voir son mari. Les infirmières ont insisté pour l’en dissuader. Comme elles le disaient, le corps de son mari allait lui faire peur, elle ne voudrait pas garder cette image de lui, il n’est plus le même, n’a plus le même regard et son corps est froid. Vous ne voudriez pas vous souvenir de votre aimé de la sorte. Cependant, si elle y tenait, l’infirmière se proposait de la conduire à la morgue.

Rien que le mot la fit frissonner. Elle remercia les infirmières mais refusa. Il est en effet impensable de vouloir retrouver son cher et tendre dans une sieste infinie, même elle trouvait ça glauque. Elle hocha tristement la tête et se retourna, comme pour lancer le départ.

La tête baissée, elle prit son courage pour aller signer les différents papiers avant d’entrer dans la voiture où elle fondit silencieusement en larmes, la pudeur l’emportant sur sa profonde détresse.

Ils rentrèrent tous les trois dans un silence plus que pesant. Élise, mal à l’aise, préféra laisser Gaël et sa mère seuls tandis qu’elle allait se reposer à l’étage. Elle fut surprise d’entendre encore une fois des propos, de plus en plus dérangeants.

— Pourquoi as-tu fait ça ? Ne cherche pas d’autre coupable que toi-même. Ton père m’a montré ce qu’il avait trouvé. Cette vieille photo, tu pensais que je l’oublierais ? Il y a des histoires comme celle-ci qui ne s’oublient pas. Avec autant d’effort qu’un être humain soit capable de fournir, quinze ans ne suffiront pas à me faire oublier.

— Chercher un autre coupable de quoi ?

— Tu imagines le choc que ça lui a fait ? Après tout ce qu’on a enduré, après tout ce qu’on a fait pour que tu t’en sortes sans trop de casse… Pourquoi nous fais-tu ça ? On a été jusqu’à accepter de te « renier » légalement parlant, accepter que tu ne sois plus notre fils : en changeant d’identité, tu as obligé ton père à ne plus voir son nom écrit comme le tien, ce lien qui était censé vous unir à jamais.

— Tu m’accuses d’avoir tué mon propre père ?

— Qui d’autre ? Une telle émotion, un tel remord, un tel secret… Tout autant de choses pour lesquelles d’autres cœurs se seraient arrêtés bien avant.

— Mais enfin Maman ! Tu te doutes bien qu’à aucun moment je n’aurais cru lui faire du mal, si ? Tu n’as pas le droit !

— Et toi donc ?

On entendit des sanglots. On pouvait supposer que les deux personnes étaient rongées par les remords, la culpabilité et des non-dits qui refusaient encore de sortir.

Encore une porte qui claque. Gaël monta à l’étage, secoué, mitigé entre la colère et la fatigue. Il s’écroula sur le lit. Élise, mal à l’aise, décida d’aller faire le tour du parc. En descendant, elle croisa la mère de Gaël, sanglotant encore. Dès qu’elle l’aperçut, elle froissa un papier et le fourra dans sa poche avant de faire à Élise une tentative de sourire, l’œil noir.

Dans le parc, tout semblait mieux, plus serein. Élise ne connaissait que trop bien le deuil. Elle avait beau savoir que se cracher des horreurs au visage faisait partie intégrante de la situation, elle ne supportait plus entendre Gaël et sa mère se reprocher la mort du père de famille. C’était inconcevable ! Elle resta dans le parc ce qui lui sembla être une éternité. La nuit commençait à tomber, elle décida de rentrer. Elle était attendue. Se tenait devant la porte la mère de Gaël. Elle avait l’air sombre, elle faisait peur. Elle semblait vieille et malade, d’un coup. Complètement abattue par le chagrin, elle lui fit signe de s’approcher.

— Il faut que je te parle, Élise.

— Gaël est à l’intérieur ?

— Peu importe où est Gaël, je dois te parler.

— Très bien.

Elles s’installèrent dans le salon, dans une atmosphère plus qu’oppressante. Élise ne savait plus où regarder ni quoi penser. Que se passait-il de si grave que ça ne puisse supporter la présence de son fils ?

À la fin de la conversation, Élise ne sut quoi dire. L’air affolé, elle ne put rien ajouter avant de fondre en larme. Tout ça ne peut être qu’un malentendu, une sorte de mauvais tour, une énorme coïncidence. Et puis comment cela pourrait-il être possible ?

La mère de Gaël la prit par les épaules. Son regard du premier jour, le voilà qui refaisait surface. Élise ne s’était donc pas trompée, elle avait vu quelque chose.

— Je ne sais pas quoi te conseiller mon enfant mais… Promets-moi de prendre le temps d’y réfléchir. Je connais les hommes et d’autant plus mon fils. Ce dernier n’a pas un mauvais fond mais un esprit torturé : il faut que tu te protèges.

— Je vais surtout prendre le temps de me calmer ! Hurle-t-elle avant de se retourner.

Gaël était alors au pied de l’escalier. Il scrutait leurs faits et gestes et ne pouvait prononcer un seul mot. Élise, n’en pouvant plus, éclata dans un nouveau sanglot et s’enfuit en courant.

— Qu’est-ce que tu lui as raconté ? Hurla Gaël à sa mère.

— La stricte vérité.

Élise se retourna en entendant de nouveaux cris et n’eut que le temps de voir les deux personnes s’emballant de loin. Les mains qui se lèvent… La colère l’emportant sur l’humanité. Elle reprit sa course, car elle ne supportait plus cette ambiance sordide après ce qu’elle venait d’entendre.

Après ce qui lui parut des heures, Élise était toujours lovée au pied d’un platane. Elle n’arrivait pas à retrouver son calme et se refusait de rendre intelligible ce que lui avait dit la mère de Gaël. Incapable de refaire surface, elle ne comprenait plus où elle était, ne savait plus ce qui se passait… Elle perdait complètement la tête. Rien de tout ça ne pouvait être possible, rien ne pouvait être vrai. Gaël devait se tromper : sa mère en fait la détestait au point de vouloir les faire rompre violemment. Elle se demandait comment cette femme au premier abord si charmante pouvait être aussi machiavélique. Elle repensa à cet après-midi. Décontenancée et ne sachant que penser de tout ce qui venait de se passer, elle se blottit un peu plus fort dans le creux de l’arbre qui semblait lui tendre les bras.

Une sirène la fit sortir de sa torpeur. Elle vit s’arrêter au portail deux véhicules, elle ne comprenait pas. Quoi qu’il en soit, elle n’avait pas les clés. Il fallait donc retourner à la maison pour leur ouvrir, mais elle ne s’en sentait pas la force. Se faisant fureur, elle se lança en petites foulées pour aller chercher les clés mais, arrivée au bout de l’allée, elle eut un haut le cœur. Ses jambes se plièrent, incapables de la tenir plus longtemps. Elle chuta lourdement sur le sol.

Prise de violents flashes, elle cherchait encore à comprendre : la maison des parents de Gaël était en feu. Elle n’arrivait plus à discerner la réalité : est-ce la maison des parents de Gaël ou la maison des siens ? Tout lui revint comme un coup de fouet au visage. Ses parents sont décédés cette nuit-là. Au lendemain de l’injonction déposée contre Mathieu, il y a eu un incendie… Un énorme incendie. Il aura fallu deux camions de pompiers pour en venir à bout. Elle a eu droit à deux semaines d’hôpital et trois jours de coma suite à ça. C’est ce qui aujourd’hui a laissé une grande cicatrice partant de l’arcade sourcilière jusqu’en bas de la joue gauche. Elle ne l’avait jamais dit à Gaël car, pour sa sécurité, les forces de l’ordre ayant remarqué que l’injonction ne suffisait pas à tenir le harceleur éloigné, lui ont fait changer de nom. L’identité complète de cette jeune fille de 20 ans a disparu. Elle est désormais et restera ÉLISE.

— Je m’appelle Élise. Je m’appelle Élise. S’efforçait-elle de se répéter en basculant son corps d’avant en arrière, comme en transe.

Elle sentit alors une main venir se poser sur son épaule. Une main forte, qui se voulait rassurante mais qui ne l’était plus vraiment à l’instant T. Elle arrêta de douter au moment même où elle entendit ces mots semblant sortir tout droit d’un cauchemar.

— Marie, j’ai toujours été et serai toujours là pour toi.

Elle bondit comme un tigre, fixant Gaël droit dans les yeux :

— Je-je… n’ose même pas y penser, M-Mathieu ? Comment est-ce possible ? Ta mère a donc dit vrai ?

— Tu vois, je t’avais dit qu’on était fait l’un pour l’autre ? Notre histoire est tellement au-dessus des autres. Je voulais que tu puisses prendre le temps d’en avoir conscience… Je ne voulais pas te brusquer.

— Me brusquer ? Mais comment cela est-il possible ? Comment peux-tu être là ?

— Tes parents m’ont renié, m’ont fait passer pour le mauvais gars, ne voyaient en moi que le jeune adulte qui voulait du mal à leur fille.

— C’était le cas. Tu étais toujours en bas de chez nous, à me regarder par la fenêtre de ma chambre. À nous épier. À te faufiler par les arrières cours pour surprendre une conversation ou je ne sais quoi. Qu’est-ce que tu me veux ? Comment m’as-tu retrouvée ?

— Je ne veux que ton bien, Marie. Tu es l’amour de ma vie, je veux te rendre heureuse. Je me suis promis de me battre contre tout ce qui se mettrait entre nous et l’idée te plaisait.

— J’étais jeune et naïve. Tu étais malade et jaloux. Tu es complètement fou ! Tu n’aurais jamais dû pouvoir me retrouver… J’ai changé de nom…

— Une promesse est une promesse, Marie. Je t’avais juré de combattre tout ce qui nous barrait la route, ça a commencé avec tes parents !

— Quoi ?

Élise sentit son cœur défaillir.

— C’était un incendie criminel ma beauté… Un peu comme celui de ce soir. Tes parents se sont immiscés dans cette histoire qui ne leur appartenait pas, tout comme les miens. Il fallait trouver une solution. Elle n’a pas été des plus simples à prendre, car j’aimais nos parents. Je te rappelle qu’il était mon père, mais il n’y avait pas de solution plus évidente et tu en es tout aussi consciente que moi… Il n’y avait pas d’autre issue pour donner un sens à notre bonheur.

Élise n’en croyait pas ses oreilles, le palpitant sur le point de rompre, elle se rappela qu’elle revenait à la maison pour les clés. Les véhicules, les sirènes… Ce qui lui avait semblé être une éternité n’avait duré que quelques minutes et les gyrophares étaient toujours au portail. Dans un dernier élan, elle fonça vers la maison dont la première pièce était la cuisine. Elle alla chercher les clés et en profita pour attraper un couteau, ne sachant plus si Gaël / Mathieu lui voulait du bien ou du mal et quoi qu’il en soit, elle ne tenait plus à le savoir et il fallait se défendre.

Revenant vers le portail, elle fut happée par Mathieu.

— Où vas-tu comme ça ? On n’a pas à se presser de quoi que ce soit, on a la maison pour nous, profitons de notre bonheur.

Marie craqua…

— Ne m’approche pas ! Je suis armée !

— Mais pourquoi faire ? Tu ne comprends donc pas ? Je ne te veux aucun mal, je t’aime !

Mathieu se rapprocha, l’air transi et essaya de calmer Marie en lui mettant la main sur l’épaule. En se retournant d’un geste brusque, elle lui planta le couteau dans le poignet. Elle ne voyait plus rien que le sang de ce qu’elle croyait être son futur époux, n’entendait plus que ses cris tels ceux d’une bête à l’agonie qui lui faisaient froid dans le dos. Se tordant de douleur, Mathieu arracha la lame de son autre main et prit Marie par le bras.

— Marie, tu ne veux pas t’enfuir, nous sommes enfin réunis !

— Lâche-moi ! Tu es malade ! Vraiment malade ! Rien ne me retient ici et tu me fais très peur ! Si tu m’aimes, laisse-moi partir ! Tu me fais très peur !

En se retournant, un geste involontaire, une catastrophe de plus… Il y eut un silence, une sorte de cri étouffé puis comme un gargouillis et enfin plus rien, une suite sinistre. Plus de bruit, plus d’oiseaux, plus de sirènes, plus rien.

Mathieu ne comprit pas de suite, mais il vit le visage déformé d’Élise. Un visage métamorphosé par une douleur vive, subite. Elle n’a pas eu le temps de voir venir l’éclair qui lui a déchiré la poitrine. C’était un accident, un triste accident mais le résultat n’en était pas plus glorieux. Mathieu s’écarta et regarda le spectacle cauchemardesque. Elle avait le couteau planté dans le cœur et tomba lourdement juste devant lui dans une flaque de sang qui lui donna un haut le cœur.

— NON !!!! NON !!! Ça ne devait pas se passer comme ça ! Ce n’est en aucun cas une fin possible ! Ma chérie, je suis désolé, profondément désolé. Je ne peux pas te perdre alors que je viens juste de te retrouver !

Il s’agenouilla aux cotés de Marie et entama une longue plainte, un monologue duquel sortit toute sa rage.

— Pourquoi ne m’as-tu pas fait confiance ? Pourquoi suis-je passé pour le méchant ? J’avais tellement d’amour à t’offrir ! Personne ne pouvait se dresser entre nous et nous le savions tous les deux. Jusqu’à hier, tu en étais persuadée : j’étais l’amant parfait et tu savais t’en vanter ! C’est ma mère, cette femme si douce et si cruelle en même temps qui t’a tuée ! Tout est de sa faute, c’est à cause d’elle que cette histoire a avorté : elle n’a pas su tenir sa langue, ça lui aurait évité la mort. Oui Marie, c’est pour toi qu’elle est morte, et d’ailleurs, le dernier hommage qu’elle t’a rendu est celui de finir ses jours comme ta mère l’a fait avant elle, dans la douleur mais surtout, dans l’ignorance et dans les flammes des sentiments qu’elle exacerbe trop souvent et trop fort. Malgré tout mon amour pour elle, je sens que je peux dès lors la haïr. Tu n’aurais jamais dû savoir, tout aurait pu être si beau. On avait toute la vie devant nous et te voilà partie sur un autre chemin, quel que soit ton nom : Cécile, Marie ou encore Élise, tu seras toujours la seule et unique, celle que je regretterai et qui est partie sans moi. Je ne peux pas continuer, je ne suis rien sans toi ! Tu m’as forcé à te faire du mal, tu me forces à m’en faire

Gaël entendit des voix au loin, des gens hurler, demandant si tout allait bien. Certainement les pompiers et la police. Encouragé par une force qu’il ne suspectait pas, Mathieu prit le couteau tandis qu’un dernier souffle sortait d’entre les lèvres de Marie.

4. Dénouement

Mathieu est absent. Complètement absent. Happé par les feux du désespoir se manifestant dans les gyrophares du véhicule de police encore au portail. Sa vision se trouble, il est prisonnier d’un mutisme total. Il ne peut plus parler, plus crier, plus bouger. Ne sachant pas quoi faire pour ramener sa belle, il regarde douloureusement ses mains. Celles-là même qui ont fait périr sa bien aimée de toujours. Il est définitivement perdu, ne sait plus qui il est : le gentil Gaël ou le Mathieu décrit comme un monstre. Marie ne sera jamais là pour le comprendre et il s’en veut, il s’en veut tellement. Il regarde le corps sans vie de sa mère, périe dans les flammes et celui même de Marie, gisant à côté. Il n’arrive pas à se libérer la tête de cette image de famille unie, celle avec sa mère et sa femme en un seul et même endroit, regardant dans la même direction et ayant les mêmes attentes.

Dans une sorte d’état second, Mathieu attrape le couteau et le plante dans son bras, de façon précise, chirurgicale. Il fixe du regard les policiers et les pompiers. Il les voit encore loin mais ne les entend plus. Tout n’est plus que bruit de fond, sinistre et sans articulation… des murmures inaudibles. Il regarde le portail se faire défoncer, les policiers courir vers lui. Pris de panique, de remords et terriblement empreint de la détresse que peut ressentir un orphelin, une seule chose lui vient en tête et il prononça ces mots avec une drôle de voix, comme si ce n’était plus la sienne. Tant et si bien qu’il ne sait lui-même plus très bien à qui il s’adresse : Marie, sa mère, son père, les trois ?

— Si tu n’es plus là pour me comprendre, plus là pour m’entendre, au moins, attend moi ! Je te rejoindrai et nous l’aurons cette belle aventure, une histoire sans fin ni tumultes.

Dans un dernier geste fébrile, il trouve sans savoir comment la force de réitérer son geste de sa main gauche, ramène alors la lame vers son avant-bras et trace un trait rougeâtre puis brun en partant du coude jusqu’au poignet. Il commence à voir son sang se répandre le long de son bras pour rejoindre et sublimer les corps de Marie et de sa mère. Le bruit s’apaise, le voile sur ses yeux s’épaissit, la conscience allégée. C’est dans la nuit du 24 au 25 décembre, dans un sinistre réveillon de Noël et dans les bras d’un pompier abasourdi que Mathieu disparaît sans un mot, sans douleur avec un sourire au coin des lèvres.

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