Embrasser mes blessures

Voilà un livre original emprunt d’une sensibilité à fleur de peau, d’une urgence pour nous rappeler à quel point la jeunesse n’est pas un moment facile, d’autant plus si elle est marquée par des faits non négligeables : des traumatismes si puissants qu’on ne peut s’en défaire, même en vieillissant. Ici, nous parlerons donc de deux choses : l’impact de nos souvenirs sur notre vie, et l’émotion refoulée face à d’odieux crimes, le tout sur toile de fond de l’adolescence… cette étrange période que tout le monde sait décrire, mais qu’on a du mal à comprendre.

Je vous laisse là le résumé :
On dit que c’est notre passé qui forge notre identité. Mais qu’en est-il quand celui est aussi noir et destructeur qu’une nappe de pétrole ? Peut-on être un adulte normal quand les souvenirs ravageurs continuent à nous hanter ?
Et si on pouvait nous les retirer ?
C’est la capacité que se découvre un jour Hunter, un jeune adolescent en dérive qui vit seul avec son père depuis la mort tragique de sa mère et son frère. Toutes ces histoires qui surgissent dans sa tête, teintés souvent de sexe, de violence et de honte, sont les souvenirs d’autres personnes. Pourquoi est-il capable de dérober les souvenirs des autres alors qu’il a tout oublié de son propre passé ? Qui est cette femme qui l’appelle sans cesse ? Est-ce la même qui danse langoureusement devant son miroir ? Quelle est cette porte toujours fermée au fond du couloir ? Son père est-il responsable de la perte de sa mémoire ?
Autant de questions obscures auxquelles Jazz, une jeune fille passionnée de sciences, va tenter de l’aider à répondre. Mais l’ombre du passé rôde aussi en elle, et quand il découvrira ce qu’elle a fait, sera-t-il en mesure de le supporter ?

Alors le résumé vous dit tout, on ne va pas épiloguer 🙂
On avance aux cotés de Hunter, un adolescent qui a oublié sa vie jusqu’à un an auparavant. Ce qu’il en sait, c’est ce que son père a bien voulu lui en dire. Hunter, sa passion, c’est l’écriture. Il écrit beaucoup d’histoires inventées au fil des années, mais depuis peu, ce sont comme des visions qui s’offrent à lui, des visions souvent violentes, apparentées à des scènes traumatisantes dans lesquelles il « reconnaît » les victimes. Ces dernières sont souvent des gens de son entourage dont il « vole » le passé à la dérobée. Tout simplement, Hunter voit à travers les yeux de ceux qui l’entourent, et ressent leur peine, leurs frustrations, leurs peurs… Tout ce qui peut avoir été soulevé par les événements en question. Tant qu’il ne les a pas couché sur papier, Hunter en est hanté, alors il écrit. Il écrit ses visions et se rend compte qu’une fois fait, ces dernières ne sont plus qu’un mauvais souvenir pour leur propriétaire d’origine. La douleur et tout ce qui en découle disparaissent, jusqu’au souvenir lui-même. Du coup, que serions-nous sans nos souvenirs, les bons comme les mauvais ? Comment réagir face à une personne capable de vous les retirer, capable de vous alléger de certains fardeaux… Une histoire sensible qui donne à réfléchir.

Tout d’abord, l’intrigue, qui est plutôt bien pensée, qu’en est-il ? Alors voilà, il faut savoir qu’on est directement balancé dans un monde qui, pour ceux qui sont comme moi, pourrait le croire tiré de science fiction : comment pourrait-on bien avoir des visions sur la mémoire d’autrui (sans parler d’avoir ou non la mémoire de son propre passé). On est devant notre protagoniste qui lui, le vit, et nous le fait vivre. Deux options, vous vous y connaissez plus que moi en médecine et vous connaissez la réponse 😉 , ou vous êtes comme moi un peu sceptique, mais foncez quand même dans le « et pourquoi pas ? ». Une fois lancée justement, j’en oublie complètement ce refoulement de premier ordre et me plonge littéralement dans l’intrigue en elle-même, celle qui nous expose la vie de jeunes complètement déboussolés, plein de rancœur et d’amertumes, ayant vécu des choses atroces, et ne sachant pas comment y palier sans s’abîmer d’avantage. Entre celui ou celle qui choisit l’automutilation, l’autre qui tombe dans les troubles alimentaires, nous avons là un panel de souffrances. Mais cette souffrance est tue et l’autrice nous emmène intelligemment dans le mot d’ordre de l’histoire : personne ne montre à l’autre qui il est vraiment. Derrière un sourire de façade peut se cacher une rivière de larmes, et qu’il faut savoir la voir avant d’arrêter notre jugement n’arrangeant rien. D’où le titre est excellemment bien trouver : accepter et savoir embrasser les blessures de l’autre, voilà une idée qu’elle est belle.
Je n’ai pas trouvé ici de rebondissements à proprement parlé, plutôt une évolution. Chaque pièce arrive l’une après l’autre pour que l’on voit l’ensemble du puzzle et l’idée générale dégagée de l’ouvrage.

L’arrivée successive de ces pièces rendent du coup la lecture fluide et agréable. On n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer devant cette avalanche de morsures, ces morsures froides du temps et les cicatrices qu’elles vous laissent. Ces jeunes n’ont pas eu une vie « normale », n’ont pas grandi dans des conditions saines, ils le savent et ne peuvent rien y faire. Du coup, c’est touchant et amer de les voir s’agglutiner autour d’un même but : oublier. La façon d’y arriver ? Côtoyer Hunter, celui qui veut se souvenir. Cet acharnement sur le dilemme nous est servi à coup de dialogues tantôt cinglants, tantôt drôles et touchants entre les deux ados que sont Hunter et son amie Jazz.

La plume de l’autrice est simple et légère, ce qui tranche avec l’histoire elle-même et qui rend la lecture facile et évidente. Tellement évidente que je me suis demandé pourquoi faire de ce livre un livre pour adulte ? Je pense qu’il est plutôt intéressant de le voir comme un Young Adult lisible à tout âge au-delà. Les questions et événements qu’il soulève, même si ils sont violents, il est important de savoir qu’ils existent, et la prise de conscience n’a pas d’âge 😉

Vous avez donc là du cash, de l’étalage de froideur cependant raconté et mis en page avec  du coeur. La balance entre les deux met à l’aise malgré la noirceur du récit, et c’est agréable. Pas de malaise, pas de faux semblants, juste de l’amour, un appel à la compréhension et l’acceptation de l’autre.
Du coup, vous l’aurez compris, j’ai passé un très bon moment de lecture. Un ouvrage qui se lit vite et dans lequel rien n’est dit à demi mot.

Je remercie l’autrice pour sa confiance et vous conseille, si vous êtes amateurs de glauque, de vous pencher sur ces quelques pages.

Bonne lecture à tous ! 🙂

 

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